Buika
Contrairement à ce que pourrait évoquer la pochette de son beau deuxième album, Mi Niña Lola, Buika n’est pas lisse et consensuelle… C’est parce qu’elle prend ses aspérités à bras le corps qu’elle est sensuelle, sans calcul ni minaudage, avec la conviction et l’intelligence des grandes artistes.
Alors, on pourrait dire que cette Ibérique d’origine équato-guinéenne a le caractère et la sensualité moite de ses origines, l’expérience urbaine des nuits gitanes de Majorque où elle a fait ses armes dans la rue et qu’elle porte haut les habits rénovés d’un flamenco mâtiné de boléro, tango, jazz ou de soul, avec un beau supplément d’âme... Mais ça ne sonnerait peut-être pas assez pragmatique pour la dame. "Je ne sais pas ce qu’est l’âme ou la soul. Pour moi, le cœur est un muscle, un point c’est tout, et pour tout vous dire au plus profond de mon cœur, il n’y a que du sang !".
Son sang porte pourtant les marques de l’histoire de ses parents, exilés politiques d’un pays oublié, la Guinée Équatoriale. Mais Buika, elle, est née à Majorque et, comme elle le chante dans "New Afro Spanish Generation" sur son premier album, elle n’est ni gitane, ni gadjé, ni américaine. Sa voix profonde, mate et brûlée, porte autant les accents des chants africains entendus durant son enfance que des disques de Piaf de sa mère ou des lamentos vibrants déchirant les rues pourries de son quartier. "Pour moi, la qualité de la musique ne dépend pas de la voix, mais de l’histoire qu’elle véhicule, car la voix fluctue avec les circonstances. Ma voix n’est pas spéciale, je ne l’ai pas travaillée car personne ne peut m’apprendre comment chanter. Toutes les voix sont belles si elles disent des sentiments." Avec des arrangements fins, l’élasticité du jazz et l’énergie brute du blues, une orientation acoustique léchée au piano, contrebasse, guitare et même trompette, sa voix n’en n’exprime que mieux ces belles idées. Son dernier album s’ouvre d’ailleurs sur une pièce maîtresse, "Mi Niña Lola" : "un hommage à ma grand-mère qui, comme beaucoup de femmes africaines vivant dans un pays africain appartenant aux Européens, a eu une vie si difficile qu’elle n’imaginait pas qu’on puisse lui dédier une chanson." Ce titre des années 30 lui a été suggéré par le producteur de l’album, le génial Javier Limon, patron du label Casa Limon à qui l’on doit de beaux projets ouvrant de nouvelles perspectives au flamenco (avec Paco De Lucia ou encore Bebo Valdés et Diego El Cigala dans le sublime Lagrimas Negras qui réunit des Gitans et des Cubains).
Utopie musicale, clan, maison de disque, studio d’enregistrement ? Il est aussi difficile de définir le label Casa Limon que les étiquettes de ses productions, alors pas étonnant qu’il abrite la belle Buika. Le soin de la production de son dernier disque révèle les petits détails baroques de cette terre de feu musicale qui font que les onze titres continuent de trotter en tête… Enième preuve que le flamenco est une musique qui ne se démode jamais, peut-être car elle porte en elle les blessures de l’histoire (notamment ses rapports ambigus avec Franco, qui l’avait détourné pour ses besoins de propagande) autant que les cris purs de l’espoir. "Beaucoup de poètes qui fuyaient la répression Franquiste se sont cachés dans les quartiers gitans. C’est là qu’ils ont écrit de sublimes textes flamenco chantés par les Gitans. Le flamenco appartient à quiconque veut le ressentir et le vivre. Moi je chante du cante, ni du flamenco ni de la copla, juste de la musique."
Buika a toujours chanté, dans les jupes de sa mère ou de ses tantes qui la berçaient en Bubis -une langue menacée de disparition au profit du fang en Guinée Equatoriale-, ou dans les rues de Majorque avec les Gitans. "Quand j’avais 16 ans, je chantais et je clappais des mains dans les rues. En rentrant de l’école, on entendait de la musique qui s’échappait des fenêtres, mais aujourd’hui qui ose jouer dans la rue ? J’ai le sentiment qu’au fil de la vie et de l’histoire, on perd cette force juvénile qui fait que, même ignorant, on se sent fort". Que reste-t-il de la force et de la douceur des seize ans ? semble interroger "Ay De Me Primavera", une des compositions de Buika. À cet âge, elle partait à Londres, "sans objectif, ni argent, sans même parler l’anglais", à un moment où elle ne savait pas "où poser ses fesses" et où elle a appris qu’il est possible de "survivre partout". De cette incandescente adolescence, Buika a gardé la flamme et la beauté. Aujourd’hui, elle peut aussi ajouter à son CV patine et maturité et toujours avec le Duende.
Elodie Maillot
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